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« LE CAPITALISME DE LA SÉDUCTION » : Retour sur l’ouvrage de Michel Clouscard : L’INNOCENCE DU NÉO-CAPITALISME

 

La logique du marché pour l’exploitation de l’homme par l’homme

Pour Clouscard, la société de consommation est une civilisation que le capitalisme a fabriqué et exporté. Le capitalisme a utilisé la social-démocratie pour se mettre en œuvre, permettant la meilleure gestion possible de ce système. Le capitalisme a inventé l’innocence : plus de péché, de tabou, ou de culpabilité. Seul reste le droit à la jouissance.

Une fausse innocence, une fausse naïveté qui est l’essence du mondain, du système, et qui fonde la civilisation capitaliste. Sans idéologie pas de marché, sans marché pas d’idéologie. C’est la mode qui permet la valorisation idéologique de la marchandise. La mode fait oublier cette fonction mercantile : « l’économique doit disparaître sous le signifiant. » La fonction esthétique doit remplacer la fonction économique aux yeux du consommateur.

Les dépenses dans la société capitaliste sont un gaspillage, un surplus, une destruction somptuaire des richesses produites par la classe ouvrière. Le capitalisme propose les moyens de la réalisation libidinale, ludique et marginale de l’atome social, « de l’individu en tant qu’individu ». Une consommation transgressive, à l’encontre de l’État, du père, des institutions, de la société ; un mode de consommation issu de l’extorsion de la plus-value. L’idéologie du désir a permis la récupération de toutes les oppositions traditionnelles, notamment à gauche. Il les a même intégrées dans son idéologie comme moyen de se développer en promouvant la vente de produits ludiques et libidinaux.

Le mondain est, en son essence, la jouissance des rapports de production. Son existence dépend du « manque de l’un et du surplus de l’autre ». Elle est la jouissance de « l’exploitation de l’homme par l’homme ». Cette jouissance dépend d’ailleurs du fait que l’autre n’y ait pas accès : le mondain est ainsi « l’expression structurale des rapports de classe ». La consommation mondaine produit finalement l’asservissement qu’elle prétend combattre dans son rejet de la société industrielle et ses contraintes.

Gauche et droite enfin réunies

Le capitalisme repose sur un paradoxe : un libéralisme économique étatisé et un appareil d’État social-démocrate. Le capitalisme a viré à gauche au niveau politique et culturel. En parallèle, il a viré à droite au niveau économique et social. Un système d’échange où gauche et droite offrent des services pour être récompensés se met en place. La gauche offre un discours contestataire du pouvoir traditionnel et un nouveau modèle d’usage des objets, et reçoit la libéralisation des mœurs et les pleins pouvoirs administratifs. La droite offre l’appareil de production technocratique/étatique, les objets fabriqués de la consommation mondaine et de la société de loisir, et reçoit le détournement de la révolution technologique/scientifique aux dépens du travailleur ainsi qu’une gestion de la crise qui reconduit l’austérité, par la gauche. On réconcilie le centre-droit qui récupère la droite traditionnelle, avec le centre-gauche qui récupère la gauche en isolant le PCF. Ce système permet la meilleure gestion de la production par la consommation.

La crise révèle la nature profonde de tout ce système : l’austérité. « Plus elle s’aggrave, plus l’industrie du plaisir, du loisir s’étend. […] La jouissance sociale-démocrate nécessite l’inflation, le chômage. » Elle se nourrit du mal-être pour justifier son modèle ludique, car le mal-être induit la nécessité de s’aérer l’esprit, de « penser à autre chose » : un cycle profondément vicieux. Les producteurs doivent produire toujours davantage pour que les non-producteurs aient la vie plus facile. Autrement dit, les agriculteurs doivent accepter de se sacrifier pour que la France puisse se nourrir et gaspiller. C’est le détournement de sens de l’usage fonctionnel, et de la Révolution industrielle, qui aboutit aux crises internes de la gestion social-démocrate libertaire.

UNE CRITIQUE PAR L’EXEMPLE DÉPASSÉE ?

Clouscard livre un ouvrage dans un style presque littéraire, bien moins académique que les sociologues de son temps dans le style, mais pas moins rigoureux dans sa démarche sociologique. À travers des métaphores sociologiques, anthropologiques, psychologiques, il parvient à nous immerger dans les détails du capitalisme contemporain.

La gouvernance par la social-démocratie libertaire est vue comme un adjuvant du nouveau capitalisme si bien rôdé, ayant investi la société par le milieu culturel, par la « séduction », de la classe moyenne notamment. Clouscard se montre aussi critique vis-à-vis des « néo-mondains », ces individus, intellectuels de gauche, encore persuadés de persister dans la subversion quand ils ne sont plus que des agents de ce même capitalisme, faisant prendre conscience de la profondeur de l’insertion du capitalisme dans notre quotidien.

Sa description de l’opposition entre loisir et travail au sein du nouveau système prônant la consommation de masse apparaît comme particulièrement pertinente. Pour lui, cette inéluctable opposition est mise en place afin de devenir le destin de l’homme : le travail et la consommation ludique et libidinale, tout en permettant d’omettre l’étude de la totalité, des rapports de production et de consommation. Le système a trouvé un moyen d’exploiter tous les temps du vécu de l’Homme moderne : son temps de travail (productivisme et licenciements), mais aussi de loisir (exploitation de l’industrie du loisir, développement du tourisme), le temps de transport (hausse du prix des transports en commun, de l’essence, etc.). De même que le capitalisme fabrique la pollution et l’industrie anti-pollutive dans le même temps, il fabrique la pathologie mentale liée au rythme et ses prétendus remèdes, comme la drogue, ou plus récemment les ouvrages de développement personnel.

Pour Clouscard, la lutte contre les insécurités, sans cesse croissantes, est aussi devenue le prétexte du délit de faciès, de la suspicion généralisée, de l’État policier dans une logique toujours valable de nos jours. Le sentiment d’insécurité a été renforcé par le changement climatique et la proximité de la fin du monde : la lutte des classes paraîtrait alors bien négligeable aux yeux du peuple lui-même, pour ces raisons.

Toutefois, Michel Clouscard paraît parfois s’enfermer dans une vision particulière du communisme qui exclut les oppressions systémiques hors « classes », avec son analyse des progrès de l’émancipation féminine réduits à un simple accès à la mondanité. De même, les termes employés peuvent parfois paraître d’un autre temps, ou réducteurs : le rock ? « Boum-Boum, c’est toujours pareil », avec cette tendance à tout globaliser et catégoriser propre à la sociologie. Des raccourcis intellectuels apparaissent parfois : le féminisme et la phallocratie se vaudraient au nom de leur ancrage dans la société néo-libérale, une vision qui peut paraître bien peu compréhensive des rapports de force en dehors des rapports de production. Rappelons que Clouscard parle toujours depuis le contexte de son époque et que ses visions du féminisme par exemple, sont ancrées dans celle-ci, les luttes féministes ayant évolué depuis.

Si toutes les pratiques et usages décrits dans l’ouvrage apparaissent en effet comme des instrumentalisations du système, ou tout du moins des « initiations à la mondanité », ne peuvent-elles toutefois pas être vues en dehors du système comme des réalisations intrinsèquement positives ? N’est-il pas possible de prendre du plaisir dans ces réalisations positives, sans perdre de vue leur instrumentalisation par le système ? La liberté sexuelle ou l’émancipation féminine doivent-elles être systématiquement critiquées, alors qu’elles pourraient être réalisées au nom de valeurs plus nobles dans un tout autre système ?

Il en va de même pour l’écologie : Clouscard décrit les logiques décroissantes ou écologistes comme des instruments du système, la lutte contre le nucléaire comme un embourgeoisement des luttes qui écarterait la seule vraie lutte : la lutte des classes. Une vision qui occulte le fait qu’écologie et lutte des classes sont fondamentalement compatibles, parties prenantes d’un même projet internationaliste, socialiste, prônant la satisfaction des besoins nécessaires, comme le décrivait Marx lui-même.

Sa critique acerbe de cette modernité explique peut-être que des idéologues d’extrême-droite, comme Alain Soral, se revendiquent de sa pensée. Or, il lui rétorquait en 2007, dans un entretien donné au journal L’Humanité, dans lequel il était justement question de cette réappropriation de son travail : « Je ne l’ai jamais désigné comme héritier, car […] je ne me reconnais pas du tout dans l’exercice qu’il croit bon de faire à présent de ses dons pour poser un statut de penseur. Associer d’une manière quelconque nos deux noms s’apparente à un détournement de fonds. Il s’avère qu’Alain Soral croit bon de dériver vers l’extrême-droite. Le Pen est aux antipodes de ma pensée. »

Pablo Patarin

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